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Bourse/Finance

Luxe français : derrière la chute boursière, la fragilité des ateliers

Les grandes maisons ont perdu une part considérable de leur valeur en Bourse depuis janvier. Mais un rapport déplace le regard vers les 38 000 PME artisanales qui font le luxe français et concentrent les risques les moins couverts.
 

Les chiffres boursiers ont de quoi inquiéter. Depuis le 1er janvier 2026, LVMH a cédé 26 % de sa valeur, Hermès recule de 22 %, et Kering affiche une perte nette de 29 millions d'euros sur 2025, avec un chiffre d'affaires en repli de 13 % sur un an. Au total, les grandes maisons cotées ont vu fondre près de 100 milliards de dollars de capitalisation. Le secteur traverse l'une de ses pires séquences depuis 2008, sous l'effet du conflit au Moyen-Orient, qui paralyse un marché parmi les plus dynamiques, et des droits de douane américains. Pourtant, ce ne sont pas les maisons cotées qui inquiètent le plus les experts, mais l'écosystème qui les alimente.
 

Contributeur d'un rapport de la Fondation Concorde sur les industries du luxe, le cabinet Exponens porte l'attention sur l'ossature invisible de la filière. Le luxe français pèse un quart du marché mondial, réalise 86 % de son chiffre d'affaires à l'export et emploie près d'un million de personnes. Il repose sur 38 000 PME et TPE artisanales, sous-traitants, ateliers et manufactures familiales, qui absorbent les chocs en premier sans disposer des ressources des grands groupes. Lorsque le chiffre d'affaires d'un géant recule ou qu'une crise géopolitique freine les ventes, c'est ce tissu qui en paie le prix le plus tôt, faute de trésorerie et de carnets de commandes diversifiés.
 

Sept risques mal couverts
Auditionné dans le cadre du rapport, Philippe Delerive, associé chez Exponens et actuaire certifié, recense sept vulnérabilités insuffisamment assurées. La transmission des entreprises et des savoir-faire arrive en tête, faute de plan de succession dans de nombreux ateliers où le départ d'un dirigeant emporte des compétences rares. 

 

Viennent ensuite la dépendance économique à quelques grands donneurs d'ordre, les tensions de recrutement, avec 50 000 à 55 000 postes non pourvus dans les métiers d'art en 2024, et l'inflation normative, le règlement REACH pouvant remettre en cause des procédés centenaires. S'ajoutent le risque cyber, les fichiers clients des maisons de luxe étant des cibles recherchées, la fragilité des chaînes d'approvisionnement internationales et le retard de transformation numérique face aux manufactures chinoises de nouvelle génération. Chacun de ces risques, pris isolément, peut suffire à fragiliser un atelier dépourvu de marges de manœuvre.
 

Des actifs immatériels hors des contrats
Le cœur du problème tient à la nature des actifs en jeu. Un savoir-faire incarné dans un artisan unique, la réputation d'une maison ou une chaîne de sous-traitance ne figurent dans aucun contrat d'assurance générique, faute de codes sectoriels adaptés à la réalité du luxe. Ces actifs immatériels, devenus les plus stratégiques de la filière, restent paradoxalement les moins protégés. 

 

« Ce ne sont pas les grandes maisons qui sont en danger immédiat », souligne Thierry Legrand, directeur général d'Exponens, mais les entreprises qui rendent leur excellence possible. Pour les détenteurs et les repreneurs de ces ateliers, l'enjeu patrimonial est concret : anticiper la succession, réduire la dépendance commerciale, sécuriser les données et adapter la couverture assurantielle à des actifs que les marchés financiers ne valorisent pas. Tant que ces fragilités resteront sans réponse, l'avenir du luxe français se jouera autant à l'atelier qu'à la corbeille.
 

Le rapport insiste sur un paradoxe. Le luxe français doit son rayonnement à des entreprises qui exportent l'essentiel de leur production, mais sa résilience repose sur des structures familiales rarement armées pour traverser une crise prolongée. Consolider cette excellence ancrée dans les territoires suppose, selon ses auteurs, une meilleure préparation des successions, une diversification des donneurs d'ordre et une protection des données et des savoir-faire à la hauteur de leur valeur réelle. Autant de chantiers patrimoniaux pour des dirigeants souvent absorbés par la seule production.